9/02/2016

Royal Correspondent



Vu à Locarno un film que j'aurais vraiment du mal à résumer, ce qui est déjà top. Il y a une femme qui sale un poisson, il y a un homme qui lit un bouquin pendant qu'une anglaise brosse ses incroyables cheveux et qu'un autre jette, de dos, des pièces dans un puits, il y a un gamin qui file un crâne de bête en os à un peintre qui lui offre son tableau en échange, il y a un homme qui repasse ses chemises, il y a une fille qui déclame dans une grotte et puis il y a aussi de grecs par ci par là. C'est le film de Rita Azevedo Gomes, l'un des plus beaux que j'aie vu cette année, l'un des plus émouvants : Correspondencias.

Rita se sert de la poésie et des correspondances entre Jorge de Sena et Sophia de Mello comme l'occasion de faire un voyage. Il faut savoir que Jorge de Sena envoie ses lettres depuis l'exil. Mais aucune trace d'un sentiment défaitiste (alors que toute l'émotion est là), car c'est justement cet exil qui permet le voyage du film. Voyage qui se prolonge pendant presque trois heures et plusieurs pays et langues, nous menant finalement vers quelque chose de, si l'on veut, ineffable, sans frontières, quelque chose qui s'étale, comme le film sur l'écran (à l'horizontal, dans la durée, et en vertical, avec plusieurs couches d'images). Finalement, l'exil est interprété dans le sens le plus large possible, et donc pas forcément négatif. Exile du corps, exile de l'âme. Ce mal du pays (comme cet écrivain Espagnol, Unamuno, qui disait "avoir mal à l'Espagne" comme qui a mal au dos - Jorge de Sena à mal au Portugal, et cela fait un drôle de mal) est l'occasion de rencontrer quelque chose de plus grand qu'un pays, qu'une patrie et même (et là, c'est assez hallucinant dans le film) que la culture ancienne.

Rita Azevedo prend la poésie dans ce qu'elle a de plus beau, c'est à dire, cette forme d'écriture où les mots, tout à coup, se montrent devant nous endimanchés. Comme les amis qui peuplent le film, et qui sont aussi plus beaux que jamais (chez Rita il y a des grands acteurs, mais aussi des grands "amicteurs"). Surtout parce que ces amis qui viennent un peu de partout (France, Italie, Grèce, Portugal, Angleterre) et qui communiquent d'un bout à l'autre du film à travers des fils mystérieux finissent par créer une nouvelle patrie, faite de toutes les langes, une nouvelle culture, une nouvelle patrie (une vraie, bref : une famille) faite d'amour et d'amitié.

Le film avait besoin de cette forme de récit impossible à résumer et capable d'accueillir tout, sans frontières. Et logiquement, la forme du film va de pair. Rita Azevedo Gomes se sert de tout ce qu'elle voit dans son film, un peu comme le Nicholas Ray de We Can't Go Home Again, mais avec plus de générosité. C'est peut-être pour ça que Ray et Azevedo Gomes décident dans leurs films de bâtir leurs maisons avec plein des fenêtres, des cadres à l'intérieur du cadre, pour pouvoir tout montrer. On voit à un moment dans les films plein des photogrammes qui le composent étalés sur un mur, le dépassant et faisant presque le tour de la pièce, qui n'arrive pas à l'accueillir, et on à l'impression que, ces images, on pourrait y passer à travers. Sauf que dans Correspondencias, plus le film avance, moins il y a des petits cadres. Et on finit par se retrouver avec la splendide Rita Durao et un poème dans une grotte, à l'origine de tout.







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